Persuasion (Jane Austen)

 

Je me dois de commencer par une confession.

Je sais bien que Jane Austen, c’est très à la mode, et je me rappelle qu’au lycée déjà, toutes les filles lisaient Orgueil et Préjugés, de préférence en fumant une cigarette roulée, assises sur les marches de la cour de récré, en s’exclamant parfois « Nan mais Jane Austen c’est tellement beau quoi, c’est juste le summum du roman sentimental, y a pas d’histoire d’amour à la hauteur de celles décrites par Austen !« .

Ma théorie à moi, c’était que tout le monde s’était entiché de Jane Austen à cause de la référence Colin Firth / Mark Darcy dans Le Journal de Bridget Jones, car ça, c’était le genre de livres qu’on lisait toutes en cachette sans oser se pavaner avec, c’est pas avec du Helen Fielding qu’on se paye un look de lycéenne bohème et romantique qui porte des blouses à fleurs dénichées en friperie et des Kickers usées. Non, pour ce look là, il fallait au moins avoir pris l’option arts plastiques, pour pouvoir se pavaner avec sa planche à dessin deux jours par semaine, et puis bien sûr, se montrer en public avec un livre de Jane Austen (ou de Baudelaire), histoire de parfaire la panoplie. Est-ce à cause de cette période ingrate de mon adolescence que j’ai momentanément pris en grippe Jane Austen ? C’est bien possible. Moi au lycée, je luttais très fort pour ne pas mettre mes t-shirts de Liam Gallagher avec des Converse, j’avais bien trop peur de ne pas ressembler à tout le monde (pantalon taille basse, veste de tailleur La City et sac à main verni Paquetage) et bien trop peu d’audace pour oser un look pseudo-romantique façon Elizabeth Bennett des années 90. J’ai donc attendu quelques années avant de redonner une chance à Jane, de lire enfin Orgueil et Préjugés et de faire face à une immense déception : moi qui avais toujours entendu parler de ce livre comme d’une des plus belles histoires d’amour de tous les temps, devais-je subitement m’excuser d’avoir plus pleuré devant les amours de Colin et Chloé que devant Lizzy et Darcy (et je ne vous parle pas de Sailor et Lula, évidemment) ?

Bref, je me suis sentie sale et différente. Un peu comme quand je lance dans une conversation portant sur le rock’n’roll que je n’aime pas Led Zepp et que j’ai jamais pu blairer Pink Floyd, et que tout le monde s’arrête en me dévisageant, comme si je venais d’avouer que j’aime sacrifier des chatons les soirs de pleine lune. Et aujourd’hui, j’ai décidé que l’occasion était bien tombée pour tenter de se réconcilier avec Jane.

J »ai lu quelque part que Persuasion est le roman préféré des vrais amateurs de Jane Austen. Un peu comme si le lecteur lambda se contentait de se ruer spontanément sur Orgueil et Préjugés tandis que les vrais savent que tout est dans Persuasion.

J’ai un peu honte de le dire, car j’aurais vraiment, vraiment aimé faire partie de ces gens qui se sentent transportés par les récits de Jane Austen mais j’ai détesté cette histoire vieillotte semblable à toutes ces autres histoires d’amour vieillottes, avec ses jeunes filles de bonne famille qui ne pensent qu’au mariage – avec le plus beau et le plus distingué – et aux mondanités, et ces types toujours un peu mystérieux qui ne pensent qu’à se marier – avec la moins chiante et la plus riche – et à se pavaner également dans les dîners. J’ai détesté les longueurs de ce roman où, la plupart du temps, il ne se passe rien ou pas grand chose à part des balades, des goûters, des dîners, des soirées au théâtre, des confidences, de longs soupirs, des regards croisés, des sourires à la dérobée, et puis voilà. Bon, après ok, l’auteur nous parle des amours d’une époque où on ne se rencardait pas en moins d’une heure sur Tindre pour se mélanger les poils pubiens avec un parfait inconnu. A cette époque-là, les histoires sentimentales prenaient légèrement plus de temps à se mettre en branle, forcément, aussi est-il normal que les héros mettent quelques 250 pages à s’échanger un premier regard complice. Mais tout de même.

Et comme tout le monde autour de moi a l’air d’aimer Jane Austen, je me sens encore pire qu’en 1998 car ce coup-ci, je me demande si c’est, non plus un défaut de maturité mais plutôt un défaut de sensibilité littéraire qui m’empêche d’apprécier Jane Austen comme il se doit. Quoique, la maturité y est peut-être encore pour quelque chose, allez savoir.

En revanche, j’ai bien aimé l’héroïne, car Jane Austen sait créer des personnages qui sont de belles personnes. Et j’ai évidemment aimé le côté héroïne féministe qui s’ignore de cette incorrigible romantique qui reste fidèle à son premier amour au risque de finir vieille fille.

J’ai évidemment aimé le coup de l’amour de jeunesse perdu de vue qui resurgit de nulle part et dont on ne sait pas très bien s’il aime encore ou non son coup de foudre d’antan, car que voulez-vous, je suis fleur bleue.

J’ai bien aimé les questionnements et les remarques de l’héroïne qui sait faire sentir qu’au-delà des dîners et autres mondanités, les jeunes filles de ce siècle s’efforcent avant tout de se remplir l’esprit et d’occuper leur temps, quasiment de peur de se retrouver trop longtemps seules, face à elles-mêmes, à trop ressasser certaines angoisses et douleurs. Comme lorsqu’Anne explique le pourquoi des fixettes affectives typiquement féminines qui durent et durent pendant des années : « Nous ne vous oublions certainement pas aussi vite que vous nous oubliez. C’est peut-être notre destinée plutôt que notre mérite. Nous n’y pouvons rien, nous sommes ainsi faites. Nous, nous vivons enfermées chez nous, dans une tranquillité qui nous laisse en proie à nos sentiments. Vous, vous êtes forcés de vous dépenser. Vous avez toujours un métier, des occupations, telle ou telle affaire qui vous rendent aussitôt au monde extérieur ; et alors l’activité et le changement continuels affaiblissent les impressions ».

En définitive, je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé ce livre.  J’ai seulement dû parfois prendre sur moi pendant la lecture, tentée de sauter deux ou trois pages, voire dix, vu qu’à la onzième page on sait qu’il sera toujours question du même dîner et que de toute façon, Anne n’aura pas adressé un mot au capitaine Wentworth. Et je remercie Siam de m’avoir presque réconciliée avec Jane Austen.

De tout façon, je te préviens Jane, je n’en ai pas fini avec toi, je reviendrai avec un nouveau roman et peut-être que ce coup-ci je saurai saisir cette quintessence qui m’échappe encore et qui fait pourtant soupirer des générations de lectrices extasiées. Et ce coup-ci, ça va chier.

 

Acheter Persuasion de Jane Austen

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